Salvador Allende fut président du Chili.
Il fut aussi, et cela est moins connu, franc-maçon.
Initiée en 1935 à la Loge Progreso de Valparaíso, sa démarche maçonnique se poursuivit à Santiago, à la Loge Hiram n°65, dont il devint Vénérable Maître.
Cette double dimension de son existence m’interpelle moins par son engagement politique que par ce qu’elle nous dit de la place du Maçon dans le monde profane.
En 1971, alors président du Chili, Allende s’exprimait devant les Maçons de Colombie. Il rappelait alors une évidence que nous oublions parfois, « La Maçonnerie n’est ni une secte, ni un parti. »
Pour lui, le travail maçonnique ne devait pas conduire à se détourner du monde, mais au contraire à y retourner avec une conscience plus exigeante.
Il reprenait alors l’une des grandes images de notre initiation, la pierre brute.
Dégrossir la pierre, ce n’est pas se perfectionner pour soi seul. C’est se préparer à prendre sa place dans l’édifice.
Le Maçon travaille sur lui-même afin de pouvoir ensuite travailler dans le monde.
C’est peut-être là que réside toute la difficulté. Il ne faut pas confondre engagement et militantisme, conviction et dogme, fraternité et appartenance politique.
Allende était socialiste. Il était également Maçon. Mais il ne faisait pas de la Maçonnerie une doctrine politique. Il y voyait plutôt une école de liberté, de tolérance, de fraternité et de dignité humaine.
Cette distinction me paraît essentielle.
La Maçonnerie ne nous demande pas de penser tous de la même manière.
Elle nous demande de devenir capables de penser librement, de reconnaître en l’autre un Frère et de construire malgré nos différences.
Et c’est peut-être précisément ce que signifie être dans le monde sans être prisonnier du monde.
Le destin tragique d’Allende donne à cette réflexion une résonance particulière.
Le 11 septembre 1973, il mourait lors du coup d’État militaire qui renversa le gouvernement chilien. C’est au cours de de l’attaque du palais présidentiel de la Moneda à Santiago qu’il s’est donné la mort pour ne pas tomber vivant aux mains des putschistes.
Quelques semaines plus tard, sa Loge Hiram n°65 lui rendait hommage dans une tenue funèbre.
Au-delà de l’homme politique, demeure alors une question qui, elle, est profondément maçonnique.
Que faisons-nous, une fois la pierre dégrossie, de ce que nous avons appris dans le Temple ?
Car l’initiation ne nous demande pas seulement de devenir meilleurs hommes.
Elle nous invite à devenir des hommes capables de faire œuvre dans la Cité.
Et peut-être est-ce là, finalement, le véritable sens du travail maçonnique.
Transformer l’homme pour qu’il puisse, à son tour, contribuer à transformer le monde, sans jamais prétendre posséder la Vérité.
La photo d’illustration;
Cette image est l’une des photographies historiques les plus importantes et poignantes du XXe siècle. Prise le 11 septembre 1973, elle montre le président chilien Salvador Allende quittant temporairement l’un des bureaux pour inspecter la défense du palais présidentiel de La Moneda, à Santiago, au tout début du coup d’État militaire.