On dit qu’avant d’entrer dans la mer, une rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin qu’elle a parcouru, depuis les sommets, les montagnes, la longue route sinueuse qui traverse des forêts et des villages, et voit devant elle un océan si vaste qu’y pénétrer ne paraît rien d’autre que devoir disparaître à jamais.
Mais il n’y a pas d’autre moyen. La rivière ne peut pas revenir en arrière.
Personne ne peut revenir en arrière. Revenir en arrière est impossible dans l’existence.
La rivière a besoin de prendre le risque et d’entrer dans l’océan.
Ce n’est qu’en entrant dans l’océan que la peur disparaîtra, parce que c’est alors seulement que la rivière saura qu’il ne s’agit pas de disparaître dans l’océan, mais de devenir océan.
Un poème extrait du livre “Le prophète” de Khakil Gibran.
Dans ce beau poème de Khalil Gibran, il y a plusieurs niveaux de perception.
Pour moi, la rivière peut représenter le « moi » séparé, tandis que l’océan représente le Tout. La peur naît de la croyance que l’abandon de notre individualité équivaut à notre anéantissement. Le passage dans l’océan suggère, au contraire, que ce que nous appelons « disparaître » peut être compris comme le fait de retrouver une réalité beaucoup plus vaste que soi.
C’est peut-être là toute la différence entre mourir à une forme et cesser d’exister. Le poème nous suggère que ces deux choses ne sont pas nécessairement identiques.
La poésie est peut-être l’un des accès les plus directs à la dimension ontologique de l’âme. Elle nous fait pressentir, par l’image et l’intuition, ce que les mots ordinaires peinent parfois à dire.
Quelle magnifique métaphore…la rivière ne disparaît pas dans l’océan, elle devient océan…
©Alain Aussenac