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L’Essaim et le Temple Invisible

Conte philosophique inspiré de La Vie des Abeilles de Maurice Maeterlinck

Il était une fois, un soir de début juin, alors que le soleil descendait lentement derrière les collines, un Maître et son apprenti observaient un essaim d’abeilles suspendu à la branche d’un vieux chêne. La grappe vivante semblait respirer au rythme d’un seul souffle.

Après un long silence, l’apprenti dit, Maître, pourquoi quittent-elles leur ruche alors qu’elle est prospère, riche de miel et pleine de vie?

Le Maître lui répondit un sourire aux lèvres, parce que toute œuvre vivante porte en elle le devoir de se dépasser. Pointant le doigt en direction de l’essaim, regarde-les bien.  Elles ne fuient rien, elles répondent à un appel.

L’apprenti perplexe, mais quel appel?

Celui que Maurice Maeterlinck nommait « l’esprit de la ruche ».

L’apprenti fronça les sourcils, sceptique, la reine les conduit donc?

Mais non, dit le Maître, c’est là le mystère. La reine paraît gouverner, mais elle obéit elle-même à une volonté plus vaste. D’ailleurs Maeterlinck écrit, « Ce n’est pas la reine, mais l’esprit de la ruche qui décide l’essaimage.»

Alors qui commande réellement?

Personne… et tous à la fois. Le Maître ramassa une pierre et la fit tourner dans sa main, n’est-ce pas ainsi dans toute œuvre véritable? Dans une Loge, chaque frère apporte sa pierre.  Pourtant aucun ne possède à lui seul le plan du Temple. L’édifice naît d’une intelligence qui dépasse chacun de ses bâtisseurs.

Ils demeurèrent quelques instants à contempler les abeilles. Puis l’essaim s’anima. Une vibration parcourut la masse entière comme si une pensée silencieuse venait de traverser tous les corps.

Elles vont partir, dit le Maître. Mais où? dit l’apprenti. Elles l’ignorent encore. Comment peuvent-elles avancer sans savoir?

Le Maître regarda son apprenti avec bienveillance. Comme tout initié, car il existe des moments où l’on doit quitter ce que l’on connaît sans encore apercevoir ce qui nous attend.

L’apprenti baissa les yeux, alors l’essaimage est une initiation?

Peut-être la plus ancienne de toutes. Abandonner la sécurité sans abandonner l’essentiel. Quitter les murs sans perdre l’Esprit.

Soudain l’essaim s’éleva dans l’air. Des milliers d’abeilles dessinèrent une spirale lumineuse dans le ciel du soir. Le jeune homme suivait leur danse avec émerveillement, elles laissent derrière elles leur œuvre, dit-il.

Non, répondit le Maître.  Elles la transmettent, car la vieille ruche demeurera vivante. Une nouvelle reine naîtra.  Une nouvelle génération poursuivra le travail commencé.

Rien ne s’interrompt. Tout se transforme.

Le Maître poursuivit, les hommes croient que les abeilles emportent seulement une reine et quelques ouvrières.  Ils se trompent! Elles emportent davantage.

Quoi donc?

Une mémoire. Une manière d’habiter le monde. Une harmonie. Une loi invisible. Ce que certains appelleraient une âme collective.

L’essaim alla finalement se poser sur un arbre voisin. Les éclaireuses partaient déjà explorer l’horizon. Elles cherchaient un lieu où fonder une cité nouvelle.

L’apprenti observa la scène, alors elles partent à la recherche d’un nouvel égrégore?

Le Maître resta silencieux un moment. Puis il répondit, non du moins pas exactement, car un égrégore n’est pas une maison que l’on découvre au détour d’un chemin. Il est une présence que l’on construit ensemble.

L’essaim ne quitte pas un esprit pour en chercher un autre. Il emporte avec lui le germe de son esprit. Comme des bâtisseurs qui fondent une nouvelle Loge, les abeilles transportent l’invisible afin de lui donner une forme nouvelle. L’égrégore n’est pas derrière elles, bien plus, il voyage avec elles

Le soleil avait presque disparu. Le Maître contempla une dernière fois la nuée dorée. Puis il cita doucement Maeterlinck, « La vie reprenant son mouvement circulaire s’étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès qu’elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur.»

Alors il conclut, souviens-toi de ceci, quand l’œuvre est authentique, elle ne cherche pas à durer par l’immobilité. Elle dure parce qu’elle se transmet. L’essaim ne part pas pour oublier son origine. Il part pour lui offrir un avenir.

Et si l’on devait exprimer son secret en une seule phrase, ce serait peut-être celle-ci, l’essaim ne cherche pas un nouvel esprit; il cherche un lieu où l’Esprit pourra de nouveau prendre corps.

L’apprenti leva les yeux vers le ciel devenu bleu nuit. L’essaim avait disparu. Mais il lui semblait que quelque chose continuait de voler dans le silence. Une présence invisible, plus vaste que chacune des abeilles, plus durable que chaque ruche.

Peut-être l’esprit de la ruche. Peut-être celui du Temple. Peut-être simplement le mystère de toute fraternité vivante.

La nuit s’installait doucement, ils restèrent silencieux, dans une longue méditation, contemplant la voute étoilée, la nuit était obscure maintenant, seule la lune lui donnait la lumière. Le Maitre rompit le silence; il y a un ordre qui nous échappe, mais dont nous ressentons la présence, surtout en ce moment particulier. Quand la vie s’organise dans la perfection de la nature.

Reste le mystère de l’incompréhensible… Pour nous..

Pour les abeilles va arriver l’apiculteur! C’est lui qui va apporter, la ruche, les cadres et créer les meilleures conditions pour ce nouvel essaim…cette nouvelle ruche… 

Le travail des abeilles pourra alors commencer…

Viens, rentrons, nous aussi nous avons droit au repos avant le labeur.

En hommage à mon parrain Charlie…

À mon filleul Olivier …

©Alain Aussenac

La série de tableaux sur l’essaimage est de Pamela Lawson. La Nuit Etoilée (1889) est une œuvre de Vincent van Gogh conservée au Muséum of Modern Art à New York.

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Par Alain Aussenac

"A vingt ans, il s'était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l'entendement des oeillères, mais sa vie s'était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d'emblée posséder la somme." L'Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar

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