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Habiter le seuil…

Une réflexion sur le doute, la raison et la métamorphose de la pensée.

On me dit parfois contradictoire. Pourtant, je ne cherche pas à être cohérent avec ce que je pensais hier, mais avec ce que je comprends aujourd’hui.

Si ma pensée évolue, ce n’est pas par versatilité, mais parce que l’expérience, les épreuves de la vie et la curiosité m’ont appris qu’aucune vérité ne se laisse saisir une fois pour toutes.

Changer d’idée n’est pas une faiblesse lorsque ce changement est le fruit d’une réflexion plus exigeante.

La véritable fidélité n’est pas celle que l’on doit à ses anciennes opinions, mais celle que l’on doit à la recherche de la vérité.

Diverses écoles de pensée et une modeste érudition ont accompagné cette métamorphose..

Être philosophe, c’est avant tout de ne pas s’enfermer dans la définition. En effet, la définition ferme une porte, la pensée cherche le passage. Quant au philosophe, il habite ce seuil.

Cette approche rend humble, car elle permet de mesurer le gouffre de l’incompréhensible… Une part de cet incompréhensible se dévoile lentement, au fil de l’expérience, de l’évolution de la pensée et parfois même du hasard

On retrouve cette intuition chez Socrate… chez Heidegger… chez Deleuze… chez Derrida…*

Une pensée vivante a besoin de définitions pour dialoguer et tester ses idées, mais elle doit aussi être capable de les remettre en question lorsqu’elles cessent d’éclairer et commencent à limiter ce qu’il est possible de penser.

Attention, les définitions peuvent devenir des dogmes qui ouvrent la voie à l’intolérance.

Dans notre monde où la vitesse est devenue une valeur, la pensée n’a plus le temps de traverser. Elle saute de conclusion en conclusion.

Le doute n’est alors plus une faiblesse, il est le dernier espace où la pensée peut encore respirer.

La vitesse exige des réponses. Le doute suspend les réponses. La raison cherche les bonnes questions.

Il faut peut être prendre le temps de douter, sans renoncer à la rigueur, accepter la rigueur, sans renoncer à l’ouverture.

C’est dans cet intervalle que la pensée demeure un passage plutôt qu’un mur.

La raison est précisément ce qui empêche le doute de se transformer en scepticisme absolu et la pensée de se dissoudre dans l’indétermination. La raison ne construit pas seulement des certitudes, elle apprend à discerner ce qui mérite d’être tenu pour vrai, et ce qui mérite de rester ouvert.

C’est cette tension qui fait vivre la philosophie.

La pensée authentique est un mouvement de transformation de soi.

Donner une forme féconde au doute… C’est un vrai tourbillon, une spirale qui enroule et élève… Autrement dit, ce n’est pas le monde qui change sous nos yeux, c’est notre regard qui devient progressivement capable de le voir autrement.

Le soir au plus profond d’une nuit d’été loin des lumières des villes et des villages qui effacent les astres lointains lorsqu’on plonge son regard dans les ténèbres étoilés, lorsqu’on réalise l’immensité de l’abîme qui nous aspire, on se sent infiniment petit, mais étrangement heureux et paradoxalement serein.

Nous ne sommes plus seuls dans cette immensité. Nous ressentons en nous une présence qui relie, une force silencieuse qui nous fond dans l’unité du Tout.

« Tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3:19).

©Alain Aussenac

*On peut y voir Socrate,  pour qui la philosophie commence par le refus de croire que l’on sait déjà qui l’on est ou ce que sont les choses. «Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien!».  Martin Heidegger, quant à lui se méfiait des définitions métaphysiques figées et cherchait à laisser l’être se dévoiler plutôt qu’à l’enfermer dans des concepts. Peut être épouser la pensée de Gilles Deleuze, qui  privilégiait le mouvement, le devenir et les passages plutôt que les identités fixes. Suivre  Jacques Derrida, qui a montré comment les définitions prétendument closes restent toujours ouvertes à d’autres interprétations.

Gravure: Gustave Doré, illustration de la Divine comédie de Dante. Dante Alighieri et Virgile lèvent les yeux vers le ciel étoilé.

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Par Alain Aussenac

"A vingt ans, il s'était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l'entendement des oeillères, mais sa vie s'était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d'emblée posséder la somme." L'Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar

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