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J’ai ce bonheur

A quelques jour de Pâques, avant le Jeudi Saint et la Cène, immortalisée magistralement pas Leonard de Vinci, il est bon de réfléchir sur le mystère du mot secret du Chevalier Rose-Croix.

Le passage de la Cène à INRI ne saurait être compris comme une simple succession d’événements historiques, mais comme le déploiement d’un processus initiatique profond, où le symbole devient opération, et où le rite s’accomplit dans l’Être.

Lors de la Cène, instituée par Jésus-Christ, le pain est rompu et le vin est partagé. Ce geste, en apparence simple, contient déjà en lui toute la dynamique de la transformation à venir. Le pain et le vin, corps et sang, matière et vie, sont distingués, nommés et offerts. Cette reconnaissance marque une première étape essentielle, celle de la prise de conscience. L’homme, par cet acte, entrevoit sa propre nature composée, et comprend qu’il lui faudra consentir à une forme de dépouillement.

Ce moment correspond, sur le plan hermétique, à l’opération du Solve. L’Initié commence à discerner en lui-même ce qui relève de l’illusion et ce qui participe du réel, ce qui est transitoire et ce qui tend vers l’éternité. Il apprend à se séparer de ses attachements, à abandonner les formes anciennes de son être. Mais cette dissolution n’est pas une fin, elle est une préparation.

Car toute séparation véritable appelle une recomposition.

C’est dans la symbolique de la Croix que cette recomposition s’opère. La Croix, axe du monde, lieu de rencontre entre le visible et l’invisible, devient le théâtre de la transformation. Elle représente la condition humaine dans toute sa tension : entre matière et esprit, entre temporalité et éternité. C’est en son centre que se joue l’épreuve décisive.

Et sur cette Croix apparaît l’inscription : INRI.

Au-delà de son sens historique, elle devient, pour l’Initié, une formule de transmutation.

I.N.R.I, quatre lettres qui, sous le voile de leur apparente simplicité, recèlent l’un des plus anciens et des plus universels enseignements de la Tradition. Issues de la langue sacrée, elles désignent, selon une première lecture, les quatre principes fondamentaux de la manifestation : Iammim (eau), Nour (feu), Rouahh (air) et Iabescheh (terre).

Ces éléments ne sauraient être compris comme de simples substances, mais comme les matrices dynamiques de toute réalité manifestée, les modes selon lesquels le Principe se déploie dans le monde sensible.

Dans la perspective du philosophe Platon, le monde visible n’est que l’ombre d’une réalité intelligible plus haute, accessible à l’âme en quête de vérité. Cette conception, prolongée par les Pythagoriciens, fonde l’idée d’une harmonie universelle régie par des lois immuables, où le nombre devient langage du divin.

Dans l’Ecole d’Athènes, Raphaël, Platon doigt vers le ciel indique le monde intelligible. Aristote doigt vers le sol indique le monde tangible, sensible.

À un degré plus profond, les lettres INRI s’ouvrent à une interprétation hermétique et opérative. Elles renvoient aux trois principes fondamentaux de l’œuvre alchimique : le sel, le soufre et le mercure, principes qui ne relèvent pas du monde matériel, mais de la structure intime de l’être.

Comme l’a enseigné Paracelse, ces principes sont les forces constitutives de toute chose :

-Le sel, principe de cristallisation, représente la forme, la mémoire et la limite:

-Le soufre, principe igné, incarne la volonté, l’ardeur et le pouvoir de transformation ;

-Le mercure, principe subtil, figure l’esprit, la médiation et la conscience en mouvement.

La formule Igne Nitrum Raris Invenitur, « le feu découvre ce qui est rare », indique que seule l’épreuve intérieure, le feu du travail sur soi, permet de révéler l’essence cachée.

Ce feu n’est point destructeur, mais révélateur. Il est l’agent de la transmutation, le principe actif qui dissout les illusions pour libérer la lumière enfouie dans les ténèbres de l’ignorance.

L’Alchimiste – David Teniers le Jeune

Dans la perspective maçonnique, cette même lumière se manifeste à travers la formule : Igne Natura Renovatur Integra « le feu renouvelle entièrement la nature ».

Cette affirmation ne concerne pas seulement la nature extérieure, mais avant tout la nature intérieure de l’initié. Elle implique une mutation radicale de l’être, une renaissance par le feu de la conscience.

Ainsi s’accomplit une véritable œuvre de laboureur spirituel.

L’initié travaille sa terre intérieure, extirpe les ronces de l’ignorance, et prépare le sol à la germination de la connaissance.

La maxime Indefesso Nisu Repellamus Ignorantiam prend ici tout son sens. « Par un effort constant et infatigable, repoussons l’ignorance. »

Car l’ignorance n’est pas seulement absence de savoir, elle est inertie de l’âme, refus de la lumière, attachement aux formes figées.

Deux voies s’ouvrent alors devant l’homme :

– l’une, obscure, fondée sur l’ignorance, l’adhésion aveugle et la rigidité, conduit à l’enfermement de la conscience. Elle est la voie du sommeil, de la répétition, de l’asservissement aux apparences. Elle fige l’être dans une illusion de certitude, le maintenant éloigné de la vérité vivante.

– l’autre voie est celle de la connaissance, de la conscience et de la liberté intérieure. Elle exige le courage du doute, la rigueur de l’examen et la patience de l’expérience. Elle est un chemin de dépouillement, où l’initié apprend à voir au-delà des formes, à entendre au-delà des mots, à comprendre au-delà des concepts.

Cette voie est celle de la transformation.

Elle correspond aux grandes étapes du Grand Œuvre :

la nigredo, où l’être est confronté à la dissolution de ses illusions ;
l’albedo, où s’opère la purification et l’éveil à la clarté ;
la rubedo, où l’unité est retrouvée et où l’être devient ce qu’il est en vérité.

Ainsi, la connaissance véritable n’est pas une simple accumulation de savoirs, mais une transformation profonde de l’Être. Elle constitue un chemin de transmutation intérieure, un passage de l’être à l’Être, où l’individu, progressivement, se dépouille de ses limitations pour s’accorder à un principe plus universel, à une réalité plus vaste et plus essentielle.

L’être (minuscule) désigne ici l’homme dans sa condition individuelle, encore soumis aux illusions, aux attachements et aux limites de la forme. Il est en devenir, encore fragmenté, encore en quête.

L’Être (majuscule), en revanche, renvoie au Principe, à l’Un, à la source même de toute existence, ce que la tradition philosophique, notamment chez Platon, désigne comme la réalité intelligible, et que les traditions initiatiques reconnaissent comme la lumière première.

Le travail initiatique consiste précisément en cette élévation : passer de la multiplicité à l’unité, de l’ignorance à la connaissance, de l’ombre à la lumière.

Ainsi, l’Initié (au sens accompli) n’est pas celui qui a simplement reçu un enseignement, mais celui qui a intégré en lui les principes de transformation, et qui chemine vers l’harmonisation de son être avec l’Être.

Dans cette perspective, la voie initiatique devient un processus vivant de dépouillement et de révélation. Elle engage une lente purification, où les illusions de l’ego sont dissoutes, à l’image des étapes du Grand Œuvre alchimique.

Elle constitue une progression vers l’unité, la lumière et la compréhension de soi, opérant un passage de l’être à l’Être, où l’Initié, par un travail constant sur lui-même, tend à s’accorder avec le Principe universel

Dans les traditions antiques, cette condition de l’homme est souvent exprimée à travers une image saisissante, le corps comme tombe de l’âme.

Chez Pythagoriciens, et chez Platon, cette idée traduit l’expérience de l’âme emprisonnée dans le monde sensible, appelée à s’en libérer pour rejoindre le domaine de l’intelligible.

Mais cette image peut également être comprise autrement. Le corps n’est pas une prison, mais un temple; non pas une limite, mais un instrument de révélation.

La figure d’Orphée éclaire admirablement cette dynamique.

La mort d’Orphie, Gustave Moreau.

Par sa descente dans les profondeurs, il incarne la traversée des ténèbres, l’immersion dans l’invisible, le face-à-face avec les forces du chaos. Sa lyre, instrument d’harmonie, révèle la puissance ordonnatrice du Verbe.

Sa mort, souvent interprétée comme une fragmentation, symbolise la dispersion de la connaissance dans le monde. Mais sa présence persiste sous une forme subtile, indiquant que la vérité ne peut être détruite.

Orphée est ainsi l’archétype de l’initié. Celui qui descend pour remonter, celui qui meurt pour renaître, celui qui perd pour retrouver.

Dans cette même lignée, la figure de Saint Paul s’impose comme une expression magistrale du processus initiatique.

La conversion de St Paul, Caravage, chute de l’ego, aveuglement, réception de la Lumière.

Sa transformation sur le chemin de Damas, chute, aveuglement, puis illumination, constitue une expérience intérieure d’une intensité rare, que l’on peut lire comme une véritable mort initiatique suivie d’une renaissance.

Son enseignement traduit cette mutation profonde, mourir à soi-même pour renaître en esprit, abandonner l’homme ancien pour accéder à une conscience renouvelée.

Ses paroles résonnent avec les lois de l’alchimie spirituelle, dissolution de l’ego, purification de l’être, émergence d’une conscience transfigurée.

Ainsi, Saint Paul apparaît comme un témoin de la transformation possible de l’homme, un passeur entre les mystères anciens et la révélation nouvelle.

Dès lors, deux principes gouvernent la destinée de l’homme, d’une part, la voie de l’ignorance, qui enferme et aveugle; d’autre part, la voie de la connaissance, qui libère et éclaire.

C’est dans cette seconde voie que s’inscrit le véritable Chevalier Rose-Croix. Car il ne s’agit pas seulement de croire, mais de comprendre; non pas de recevoir, mais de conquérir; non pas de subir, mais de transformer.

Le Chevalier Rose-Croix est celui qui travaille sans relâche à l’édification de son Temple intérieur. Il est le laboureur de son âme, le gardien du feu sacré, et le chercheur de la Parole perdue.

Sa quête est celle de l’Unité.

Et dans cette quête, il découvre que la véritable lumière ne se trouve ni dans les dogmes, ni dans les certitudes extérieures, mais dans l’expérience intime de la transformation.

La Rose Croix

C’est quand s’opère cette transfiguration qu’apparaît, au cœur même de la Croix, le symbole le plus élevé de la tradition rosicrucienne, la Rose.

La Croix représente le monde manifesté, les quatre éléments, les lois de la condition humaine. Elle est le lieu de l’épreuve, de la souffrance et du dépassement.

La Rose, quant à elle, symbolise l’épanouissement intérieur, la quintessence née de la transformation. Elle est la manifestation de l’unité retrouvée, la beauté qui surgit après la traversée du feu. Elle ne s’oppose pas à la Croix. Elle en est l’accomplissement.

L’Apparition, Gustave Moreau

Ainsi, de la Cène à INRI, se révèle un même chemin :
celui du sacrifice conscient, de la transmutation par le feu, et de la renaissance dans la lumière.

Ainsi, en triomphant de l’ignorance, le Chevalier Rose Croix s’approche de la connaissance.

En se dépouillant de l’illusion, il accède à la réalité.

La Résurrection, Pierro de la Francesca.

Et en se connaissant lui-même, il participe à la révélation du

Principe.

Il a ce bonheur…

Alain Aussenac

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Par Alain Aussenac

"A vingt ans, il s'était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l'entendement des oeillères, mais sa vie s'était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d'emblée posséder la somme." L'Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar

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