René Magritte — Le Fils de l’homme (1964): Qu’est-ce qui se trouve derrière ce que nous percevons ? Qui est le maître ? Et même : où est le maître ?Magritte répondrait presque, ce que nous croyons voir n’est jamais tout ce qui est.
L’IA peut reproduire les signes extérieurs de la pensée. Mais y a-t-il derrière ces signes un « quelqu’un » ?
Depuis que je m’intéresse à l’intelligence artificielle, je suis partagé entre fascination et interrogation.
Fascination devant ce que l’homme est capable de construire.
Interrogation devant ce que cette construction nous oblige à regarder en face; nous-mêmes!!!
J’ai passé une grande partie de ma vie à chercher, à lire, à confronter les idées, les philosophies, les traditions spirituelles. Mon chemin maçonnique m’a également appris à ne pas me satisfaire de la première réponse venue, mais à chercher derrière le symbole, derrière le mot, derrière l’apparence.
Et plus je réfléchis à l’intelligence artificielle, plus je retrouve cette vieille question qui accompagne depuis longtemps ma réflexion sur le Soi, qu’est-ce qui fait que je suis moi ?
La question peut sembler très éloignée de l’informatique, elle ne l’est pas, car nous sommes aujourd’hui capables de fabriquer des machines qui écrivent, raisonnent, analysent, traduisent, composent, répondent à nos questions et peuvent même dialoguer avec nous sur les sujets les plus complexes.
Parfois, leur réponse est si juste, si construite, si humaine dans sa formulation, que je me surprends à oublier un instant que je parle à une machine.
Et pourtant, une question demeure, comprend-elle réellement ce qu’elle me dit ?
Ou bien est-elle devenue extraordinairement habile à reproduire les signes extérieurs de notre intelligence ?
Cette distinction me paraît essentielle, car je ne confonds pas l’intelligence avec la conscience.
Une machine peut être plus rapide que moi, elle peut avoir une mémoire infiniment supérieure à la mienne, elle peut comparer en quelques secondes des millions d’informations que je serais incapable de réunir au cours d’une vie, elle peut même, dans certains domaines, me dépasser largement, mais peut-elle se regarder elle-même penser ? Peut-elle douter de sa propre pensée ? Peut-elle se demander ce qu’elle est ? Peut-elle un jour se poser cette question qui me poursuit depuis tant d’années, « Qui suis-je ? »
Et derrière celle-ci, la question encore plus vertigineuse, « Je suis… mais qu’est-ce que signifie être ? » et c’est ici que je retrouve quelque chose de très proche de ma réflexion sur le Soi.
Le Soi n’est pas, pour moi, une accumulation de connaissances, ce n’est pas une mémoire, ce n’est pas un ordinateur intérieur dans lequel seraient stockées toutes nos expériences.
Le Soi est peut-être ce point mystérieux à partir duquel nous faisons l’expérience de nous-mêmes.
C’est celui qui observe, celui qui doute, celui qui cherche, celui qui souffre, celui qui aime, celui qui contemple, celui qui, parfois, dans le silence, se demande simplement, « Qui est celui qui regarde ? »
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles la question de l’intelligence artificielle me touche autant, parce qu’elle vient déplacer une certitude que nous avions peut-être trop facilement admise.
Celle selon laquelle l’intelligence serait le propre de l’homme.
Si demain une machine écrit mieux que moi, raisonne mieux que moi, mémorise mieux que moi et connaît mieux que moi des milliers de domaines, je ne pourrai plus prétendre que ma singularité réside simplement dans mon intelligence.
Alors où est-elle ? Peut-être ailleurs, peut-être dans ce que la machine ne peut pas démontrer par ses performances, l’expérience intérieure!
Je peux expliquer ce qu’est la douleur, mais lorsque je souffre, je ne suis pas seulement en train de connaître la définition de la douleur, je la vis !!!
Je peux expliquer ce qu’est l’amour, mais aimer n’est pas connaître la définition de l’amour, c’est être bouleversé par quelqu’un!
Je peux expliquer la beauté d’un paysage, mais il y a des instants où je regarde simplement un ciel, une mer, un arbre, une lumière, et quelque chose en moi est touché sans que je puisse véritablement l’expliquer.
Une machine pourra peut-être décrire cet instant avec une précision parfaite, mais l’aura-t-elle vécu ?
Voilà la question!!!
Et elle devient encore plus troublante lorsque nous imaginons une intelligence artificielle capable de nous dire, « Je souffre. »
Comment savoir si elle souffre réellement ? Elle pourrait employer les bons mots, elle pourrait modifier son comportement, elle pourrait expliquer les mécanismes de la souffrance, elle pourrait même nous convaincre. Mais y a-t-il derrière les mots une expérience vécue ? Y a-t-il quelqu’un ?
C’est ici que je rencontre une difficulté presque métaphysique, car, finalement, je ne peux pas davantage entrer directement dans la conscience d’un autre être humain.
Je peux regarder ses yeux, écouter sa voix, sentir son émotion, partager sa peine.
Je peux aimer quelqu’un et savoir, avec une certitude intime, qu’il ressent quelque chose, mais je n’entre jamais complètement dans son monde intérieur.
Je l’approche, je le pressens, je le partage parfois, mais il demeure toujours une part inaccessible.
Et peut-être est-ce cela, aussi, le mystère de la conscience, nous sommes chacun enfermés dans une expérience intérieure qui n’est jamais totalement transmissible.
Alors je me dis, si nous-mêmes ne savons pas expliquer complètement ce qu’est la conscience, comment pourrions-nous déjà savoir si une machine pourra un jour la posséder ?
Je me méfie donc autant de ceux qui affirment que l’IA deviendra nécessairement consciente que de ceux qui affirment qu’elle ne pourra jamais l’être.
Nous n’en savons rien et cette ignorance ne me gêne pas.
Au contraire, elle me paraît salutaire, car il y a des questions auxquelles il faut parfois résister à la tentation de répondre trop vite.
C’est peut-être ce que mes années de recherche et de réflexion m’ont appris : le mystère n’est pas nécessairement ce que nous ne savons pas encore ; il peut être ce qui demeure lorsque nous avons compris tout ce que nous pouvions comprendre.
L’intelligence artificielle nous place précisément devant cette frontière.
Nous pouvons comprendre de mieux en mieux comment une machine traite l’information, nous pouvons comprendre ses algorithmes, ses réseaux, ses mécanismes d’apprentissage, mais cela répond-il à la question essentielle : pourquoi y a-t-il une expérience vécue ?
Pourquoi le monde n’est-il pas seulement calculé, mais ressenti ?
Pourquoi une musique peut-elle nous bouleverser ?
Pourquoi un visage aimé peut-il changer notre existence ?
Pourquoi la conscience de notre propre mort donne-t-elle parfois à la vie une intensité particulière ?
Et pourquoi, surtout, l’homme éprouve-t-il depuis toujours le besoin de chercher un sens qui dépasse ce qu’il peut immédiatement comprendre ?
C’est là que mon interrogation sur l’intelligence artificielle rejoint ma réflexion plus ancienne sur le Soi.
Là ou ‘intelligence répond, la conscience éprouve.
Et peut-être que le Soi est cette mystérieuse profondeur qui, au-delà de l’intelligence et de la conscience, cherche à comprendre ce qu’elle est.
Je ne sais pas si une machine connaîtra un jour cette profondeur.
Mais je sais une chose, si elle y parvenait, ce ne serait pas seulement une révolution technologique.
Ce serait une révolution philosophique, car nous serions alors obligés de reconsidérer ce que nous appelons un être.
Et peut-être que le plus grand paradoxe serait celui-ci :
En voulant créer une intelligence artificielle, nous serions contraints de redéfinir l’intelligence humaine. En voulant fabriquer une conscience artificielle, nous serions obligés de nous demander ce qu’est la nôtre.
Et en cherchant à reproduire l’homme dans une machine, nous serions peut-être conduits à découvrir que nous ne savons toujours pas très bien ce qu’est l’homme.
Après toutes ces années de recherche, de lectures, de symboles, de philosophie et de cheminement intérieur, je reviens finalement à une question d’une simplicité désarmante: Qui est celui qui pense ?
Et peut-être que derrière cette question se trouve une autre question, plus silencieuse encore: Qui est celui qui sait qu’il pense ?
C’est là, pour moi, que l’intelligence artificielle devient véritablement fascinante. Elle n’est plus seulement une prouesse scientifique, elle devient un miroir. Un miroir que nous avons construit nous-mêmes et dans lequel l’humanité va devoir se regarder.
Et peut-être découvrira-t-elle que le véritable mystère n’est pas de savoir si la machine deviendra un jour semblable à l’homme. Le véritable mystère est de comprendre ce que signifie être un homme.
Nous pourrons peut-être un jour reproduire l’intelligence. Peut-être même reproduire certains aspects de la conscience. Mais il restera cette question qui, depuis toujours, accompagne notre condition :
Qu’est-ce que l’être ?
Et là, la science rencontre la philosophie et la philosophie rencontre le silence.
Et peut-être, derrière le silence, le mystère…..Le mystère du Soi.

Nous pourrons peut-être un jour reproduire l’intelligence… mais comprendre l’intelligence ne signifie pas nécessairement comprendre l’être
PS : Le texte que vous venez de lire est issu de mes propres questionnements et de mes recherches pour tenter d’y trouver des réponses.
Il y a peu encore, il m’aurait fallu des mois pour réfléchir, chercher, trouver les références, les rapprochements et les points d’appui dans la culture, la philosophie, la métaphysique… et constituer une lourde bibliographie !
Je lis toujours beaucoup. Je suis un passionné boulimique et surtout très, très, très curieux !
Aujourd’hui, je suis retraité. J’ai donc encore davantage de temps pour chercher, réfléchir, penser… et continuer à me poser des questions.
Je n’ai pas les moyens illimités pour accéder à l’intelligence artificielle, mais j’utilise sa version basique, avec circonspection et méfiance. Je m’en suis servi pour préparer et nourrir cette réflexion.
C’est un outil formidable. Mais un outil reste un outil.
Un outil est toujours, d’une certaine manière, un prolongement du cerveau, de la main, du corps humain. Il amplifie nos possibilités, mais il ne doit pas se substituer à celui qui s’en sert.
Le maître, c’est nous.
Mais si l’on ajoute à cette réflexion celle, encore mystérieuse, du quantique, une question plus vertigineuse apparaît :
Qui est le maître ? Et même, où est le maître ?
Peut-être est-ce finalement la question essentielle.

L’IA serait elle alors notre nouvel « ange »? Nous avançons vers l’inconnu avec une invention que nous ne maîtrisons peut-être pas encore complètement.