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Quand la science rejoint les mystiques

C’est l’élévation des individus qui est annonciatrice d’un nouveau monde heureux.  Il faut dépasser les cosmologies abrahamiques qui ont dressé le monde comme une scène divisée. 

Dieu au-dessus, la création en face, l’homme entre chute et relèvement, voilà le cadre!  

De cette fracture est né le dualisme (bien et mal) non comme vérité ultime, mais comme langage provisoire. Le mal y devient alors toléré, presque requis, non pour sa nature, mais pour sa fonction, qui  est d’éprouver, structurer, éveiller par contraste. Un mal nécessaire tant que la conscience se croit séparée. Mais lorsque le regard s’approfondit, le combat s’efface. Le mal n’apparaît plus comme une force, mais comme une ombre née de la distance. Le véritable redressement ne triomphe pas du mal.  Il dissout la séparation qui lui donnait sens. Et ce qui fut jadis une loi devient compréhension, ce qui fut drame devient réintégration. 

La Loi d’Amour ne s’impose pas à qui n’a pas les oreilles pour l’entendre!  C’est un long cheminement à la découverte de Soi. C’est avec Plotin que cette intuition atteint l’une de ses formulations philosophiques les plus accomplies, il sera suivi par Ibn Arabi, Maître Eckhart et bien sûr Spinoza! 

Dans les traditions mystiques, le Soi est identifié comme champ, non comme objet. C’est le paradoxe! Plus on cherche le Soi comme objet, plus il se dérobe. Plus on cesse de chercher, plus il est évident. Le Soi n’est jamais rencontré, il est ce dans quoi toute rencontre a lieu.

Il faut d’abord comprendre la pensée d’Hildegarde de Bingen (1098-1179), sa vision centrale la Viriditas, le pouvoir verdissant du Divin. Le mot latin viriditas signifie «vert», «verdure», «luxuriance», «fraîcheur» et «vitalité». Elle utilisait ce mot comme symbole de la santé spirituelle et physique.

Pour Hildegarde, cette «verdoyance» était une expression du paradis, de la puissance créatrice de la vie, elle invitait à cultiver viriditas dans nos corps et nos âmes. L’energie divine est circulante, le soi est un champ vital et lumineux, où Dieu, nature et humain s’interpénètrent.

Pour Maître Eckhart (†1328), le Soi n’est pas une chose dans l’âme,
il est l’ouverture même où Dieu naît.

Chez Boehme, Fludd et Pico de la Mirandole, le Soi n’est jamais une chose à connaître, mais un lieu où le réel se décide. Pour les théosophes de la Renaissance, avec des nuances, le Soi est l’abîme par lequel Dieu, le monde et l’homme adviennent ensemble.

À partir de Descartes, un basculement s’opère. Le Soi cesse progressivement d’être un lieu de participation au Divin pour devenir le sujet qui pense. Le célèbre, Cogito, inaugure la modernité. Désormais, la certitude première n’est plus Dieu, mais la conscience elle-même. Ce déplacement fonde l’autonomie du sujet, mais il enferme aussi l’homme dans la séparation entre l’esprit et le monde.

Spinoza ouvre aussitôt une autre voie. Il refuse cette fracture. Dieu n’est plus un être extérieur à la création, il est la substance unique dont toutes choses sont les expressions. Le Soi ne consiste plus à affirmer une individualité isolée, mais à reconnaître que notre être participe à l’infini de la Nature. Plus la connaissance devient adéquate, plus disparaît l’illusion de la séparation.

Au XIXᵉ siècle, l’idéalisme allemand prolonge cette intuition. Pour Hegel, la conscience ne se découvre jamais seule, elle devient elle-même à travers la rencontre de l’autre. Le Soi n’est plus une essence immobile, mais un devenir, une histoire, un processus de reconnaissance.

Bergson rompt ensuite avec la vision mécanique du réel. L’être n’est plus une substance figée, mais un élan créateur. La vie invente sans cesse des formes nouvelles. Le Soi est mouvement avant d’être identité. Il ne possède pas le temps. Il est durée.

Jung réintroduit alors une profondeur oubliée. Le Moi n’est qu’une île émergée, le Soi en est l’océan. Par le processus d’individuation, l’être humain ne construit pas un personnage plus performant. Il retrouve progressivement l’unité de sa psyché, où conscient et inconscient cessent de s’opposer.

Enfin, avec Whitehead, la réalité elle-même cesse d’être pensée comme un ensemble de choses. Elle devient un tissu d’événements et de relations. Rien n’existe isolément, chaque être est une participation à un processus cosmique. Le Soi n’est plus une substance close, mais un centre de relations, une émergence au sein d’un monde vivant.

La pensée quantique ouvre aujourd’hui des voies nouvelles. Elle ne démontre pas une vision spirituelle du monde, mais elle bouleverse notre manière de penser le réel. Dans un univers où les relations semblent plus fondamentales que les objets eux-mêmes, nous ne sommes plus seulement des observateurs extérieurs du monde, nous sommes des participants d’une réalité dont nous faisons partie. Cette intuition entre en résonance avec certaines pensées philosophiques comme celle de Whitehead, qui envisage le réel comme un devenir d’événements, ou celle de Bergson, pour qui la vie est élan et création permanente.

Aujourd’hui, les sciences de la complexité, certaines interprétations de la physique quantique et les neurosciences contemplatives convergent, chacune selon son langage, vers une même intuition. La séparation absolue apparaît moins comme une propriété fondamentale du réel que comme une construction de notre perception. Sans abolir les distinctions, elles invitent à penser l’être comme relation avant d’être substance.

La révolution quantique ne bouleverse peut-être pas seulement notre compréhension de la matière. Elle nous invite à revoir notre manière même de penser l’être. Le réel n’apparaît plus comme un assemblage d’objets séparés, mais comme une trame de relations, de potentialités et d’événements. Sans prétendre démontrer les intuitions des mystiques, cette vision entre en résonance avec elles. Le Soi n’est plus une substance enfermée dans un individu. Il devient un foyer de participation au réel, une présence qui n’existe qu’en relation.

David Bohm, physicien quantique, développe la notion d’ordre implié. Pour lui, la séparation que nous percevons appartient à l’ordre « explicite », tandis qu’il existe un ordre plus profond où tout est intérieurement relié. Sa pensée entre en résonance avec certaines intuitions de Plotin.

Bernard d’Espagnat, physicien français, parlait lui d’un «réel voilé». Il refusait les dérives ésotériques tout en affirmant que la physique nous oblige à reconnaître qu’une part du réel échappe définitivement à nos représentations.

Nous assistons probablement aujourd’hui à un nouveau basculement. La révolution quantique ne bouleverse pas seulement notre compréhension de la matière. Elle ébranle notre manière de penser la réalité elle-même. L’univers n’apparaît plus comme un assemblage de choses séparées, mais comme une trame de relations où chaque être participe d’un ensemble plus vaste. Sans rien démontrer sur le plan spirituel, cette vision rejoint pourtant une intuition ancienne. De Plotin à Maître Eckhart, de Spinoza à Whitehead, les plus grands penseurs avaient déjà pressenti que la séparation n’était peut-être pas la vérité ultime, mais une manière provisoire de percevoir le réel.

Si tel est le cas, la véritable évolution de l’humanité ne résidera ni dans la puissance technique, ni dans l’accumulation des savoirs, mais dans une transformation de la conscience. Le Soi ne sera plus compris comme un moi enfermé dans son individualité, mais comme le lieu où la vie, l’autre, la nature et le divin cessent d’être étrangers les uns aux autres. Alors la Loi d’Amour ne sera plus un idéal moral imposé de l’extérieur. Elle apparaîtra comme la conséquence naturelle d’une conscience qui ne se vit plus séparée du Vivant.

Ainsi, l’histoire de la pensée ne semble pas avancer en ligne droite. Elle décrit peut-être une immense spirale. À chaque époque, sous des langages différents, revient la même intuition. L’unité précède la séparation et la conscience mûrit lorsqu’elle retrouve ce qui n’avait jamais cessé de l’habiter.

OUROBOUROS, n’est pas le symbole d’un éternel retour identique. Il figure le mouvement par lequel la fin rejoint l’origine, non pour la répéter, mais pour la comprendre. L’unité retrouvée n’est jamais celle du commencement. Elle est celle d’une conscience qui a traversé la séparation.

Commencé le 25 décembre 2025 terminé et publié le 25 juillet 2026.

©Alain Aussenac


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Par Alain Aussenac

"A vingt ans, il s'était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l'entendement des oeillères, mais sa vie s'était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d'emblée posséder la somme." L'Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar

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