Conte pour ceux qui marchent entre les mondes…
Quand tu avances sur le Chemin dans le silence, au seul sifflement du vent, dans la poussière qui t’enveloppe… Tes pensées vagabondent et le temps semble s’arrêter tant le chemin est droit et monotone, tout ressemble à tout … Tu aperçois un clocher lointain, puis un bourg et tu te retrouves devant cette austère église romane du début du XI siècle, tu pousses la porte… Et tu la vois… Elle t’éclaire…
C’est elle, la Vierge Noire du Bon Chemin…
Tu en as pourtant vu des vierges depuis ton départ sur le Chemin d’Arles mais celle-là, elle est magique… Je vais de conter son histoire…
Il était une fois, au cœur des plaines anciennes de Castille, un village nommé Frómista, où les vents chantent les mémoires oubliées. Là, entre la pierre romane et les silences de l’éternité, une Vierge Noire sommeillait, non dans un temple ou une église, mais dans l’ombre d’une maison, cachée aux yeux du monde, comme le plus secret des talismans.
Elle était petite, taillée dans un bois ancien, plus vieux que les royaumes des hommes. Sa peau était de nuit, mais son regard portait l’éclat des astres. On l’appelait Notre-Dame du Bon Chemin, et les rares initiés savaient qu’elle ne s’offrait qu’à ceux qui cherchaient plus que le simple pèlerinage. Elle n’était pas le signe de la fin du voyage, mais de celui sa transmutation.
Un jour, le curé du village reçut cette statuette en don. On dit qu’elle venait des sœurs de Saldaña, mais d’autres murmurent qu’elle fut trouvée dans un rêve, ou surgie d’un puits d’encre sous la lune noire. Quoi qu’il en soit, elle fut portée à San Martín de Tours, cette église romane semblable à un vieux grimoire de pierre. Là, elle trouva son trône, au centre d’un axe invisible, où les lignes du ciel croisent les lignes de la terre.
Ceux qui la regardaient sans voir passaient leur chemin. Mais les autres… les silencieux, les éveillés… voyaient en elle une reine oubliée, drapée d’or comme dans les vieux traités d’alchimie. Son manteau semblait né d’un feu secret, celui qui transforme le plomb en lumière, l’ombre en sagesse. Son visage était celui d’Isis, la Mère de toutes les mères, qui parle en rêves aux âmes qui n’ont pas peur de descendre dans la nuit.
Un pèlerin s’arrêta là, un jour de vent. Il ne cherchait pas Dieu, ni même la paix, il cherchait le mot caché, la parole perdue, le feu ancien. Et en la regardant, il comprit. Le lis d’or gravé à ses pieds n’était pas une fleur : c’était une porte. Une étoile. Une piste invisible tracée par les Maîtres du temps, ceux qui marchaient jadis d’un sanctuaire à l’autre, guidés par les oies sauvages et les constellations.
Il s’inclina. Non par foi, mais par reconnaissance.
Car la Vierge Noire du Bon Chemin n’est pas celle qu’on prie, c’est celle qui attend.
Et pour celui qui sait lire les symboles, elle n’offre pas de réponse. Elle ouvre des passages.
Demain, tu partiras sur le Chemin vers le champs des Etoiles, elle te guidera jusqu’à Santiago, mais tu ne l’oublieras jamais, elle t’accompagnera toute ta vie.
Dans tes moments de détresse, c’est elle que tu prieras…